Historiographie (1/3)


Comme cela a déjà été évoqué dans certaines pages du site, l’archéologie en Aquitaine s’est développée à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle. En plus d’un siècle de travail, les interprétations et les modèles utilisés dans la compréhension des sites archéologiques ont évolué et il semble nécessaire de revenir  en arrière pour évoquer les grands courants de pensées qui nous ont amené là où nous sommes aujourd’hui. Nous verrons que les axes de la recherche et les interprétations ont beaucoup évolués et que nous sommes aujourd’hui plus circonspects par rapport aux données que l’on doit étudier.

 

Les prémices de l’archéologie

L’Aquitaine des Sociétés Savantes 

La seconde moitié du 19ème siècle voit l’émergence de nombreuses Sociétés Savantes, qui publient régulièrement des articles concernant les découvertes archéologiques d’un terroir. Qu’il s’agisse de la Société de Borda ou de quelque autre revue, les informations qui peuvent y être recueillies sont de première importance : description des tertres, des céramiques, des sépultures… Bien évidemment, il nous manque nombre de données qui seraient aujourd’hui relevées dans les rapports de fouilles, mais ce que nous pouvons exploiter n’est déjà pas si mal ! Il est évident que la qualité des publications est très variable mais sans ces personnes soucieuses de préserver leur patrimoine, nous n’aurions peut-être que quelques miettes…
Une citation tirée de la Revue de Borda nous indique toutefois que les chercheurs étaient conscients de leurs lacunes : « Si donc nous nous sommes trompés, et nous seront toujours heureux de le reconnaître,  c’est dans l’interprétation des faits, ce n’est pas dans les faits eux-mêmes qu’on devra chercher la cause de notre erreur ». Cette citation se retrouve à la fin de nombreux articles.


Des préjugés tenaces

Les débuts de l’archéologie se placent dans une période où l’on met en avant les différentes « races » définies par Buffon au 18ème siècle. Cela se ressent dans certaines publications où la notion de culture est oblitérée au profit de la supériorité et de l’infériorité ethnique. J. Déchelette ne put s’extraire de ce contexte, avançant l’idée de la dégénérescence des structures à cercles de pierres (comme la nécropole de Garin) par rapport aux véritables tumulus pyrénéens  (J. Déchelette, 1927 réed., p.157 : « Ces sépultures nous paraissent être des dégénérescences de véritables tumulus pyrénéens »). S’il différencia clairement le Premier Age du Fer des provinces du sud-ouest de celui de la Gaule orientale et de l’Europe centrale, il insista sur l’absence de métal précieux et d’importations grecques dans les tumulus pyrénéens. Il s’intéressa également au retard culturel du sud-ouest de la France et du nord de l’Espagne, retard caractérisé par l’absence de mobilier de La Tène I et II.
Il ne faut pas croire que cette vision des choses ne transparaît que dans l’archéologie. On la retrouve partout et elle est aussi utilisée pour qualifier certaines populations contemporaines. Comme le fait justement remarque J. Sargos :

 

 « Je constatai toutefois qu’il n’exista point, à cet égard, d’exception landaise. Le colonialisme était alors en pleine expansion de par le monde, et il n’est pas surprenant que divers auteurs aient conçu l’idée d’appliquer aux provinces arriérées de la France le même traitement qu’à l’Afrique du Nord ou à la Nouvelle-Zélande. » (J. Sargos, Histoire de la forêt landaise, 1997, p.30)

 

Il remarque que c’est à la même époque que la Grande Lande commença à être « colonisée » : même durant cette période qui n’est pas si lointaine, la lande était une terre réservée à des hommes sous-développés, à une sorte de sauvage non civilisé qu’il fallait envers et contre tout intégrer à la classe des gens bien éduqués

 

Dans ce sens, P. Valéry nous décrit ainsi les Landes et ses habitants :

« Si on vous laisse apercevoir le triste et hideux spectacle d’une longue suite de terres nues, sans population, sans abri ni contre les rigueurs des hivers, ni contre l’ardeur des étés ; si, dans ces vastes solitudes ne résident ça et là que quelques habitants d’une intelligence tellement bornée, qu’ils ne diffèrent des animaux que par la forme […] » (P. Valéry, Réflexions sur le défrichement des Landes de Bordeaux et Bayonne, suivi d’un plan de défrichement, Bordeaux, s.d.)

 

G. Bouyn, lui, nous dit :

« Complètement dépourvu d’intelligence, passé par ses fonctions à l’état de brute, il représente probablement  l’intermédiaire tant recherché de l’homme et du singe. Sa constitution tient du crétinisme. On peut en trouver les causes dans la perversité de ses mœurs, qu’on ne pourrait trouver plus abominable en aucun pays ni en aucun temps. Du reste, s’il est devenu crétin par état et par vice de conformation, il est cruel, barbare et sans pitié. Gardez-vous de l’offenser : il devient alors une bête fauve, n’épargnant ni les femmes, ni les enfants » (Dires de G. Bouyn cités par A. Gaillard, A l’ombre des pinèdes, étude sur l’industrie, l’agriculture et le commerce dans le Bélinois, Bordeaux, 1916.)

 

Archéologie et politique

En parallèle, dans toute l’Europe, l’archéologie fut un prétexte à la recherche de l’origine des peuples et de leur identité. On vit alors apparaître comme symbole de l’Etat des héros celtes représentant des idées nationalistes. Tout le monde aura à l’esprit l’utilisation de Vercingétorix, qui lutta contre l’impérialisme romain ; en Angleterre, ce fut la reine Boadicée qui devint le symbole national, car préférant la mort à la défaite ; en Espagne, ce fut le roi lusitanien Viriato qui fut immortalisé dans des œuvres tant littéraires que picturales. Le régime franquiste se servait alors dans sa propagande de l’image du valeureux guerrier celte qui n’a pas peur de mourir pour ses idées. Notons pour fermer cette parenthèse européenne que les livres d’Histoire pour enfants mettent en avant de nombreux clichés que l’archéologie a rendus obsolètes depuis longtemps.

Et quand on se place aujourd’hui, que penser de cet engouement pour les Celtes qui donne toute légitimité à  l’Europe. Il n’est pas question ici de politique mais n’oublions pas que l’archéologie et la politique sont intimement liées et ce depuis bien longtemps.